Le premier sentiment d'Éloïse fut le froid. Un froid tranchant qui remontait des draps de coton brut jusqu'à sa nuque. Le second fut l'immobilité : ses poignets et ses chevilles étaient pris dans des lanières de cuir épais, fixées aux montants métalliques du lit.
Elle ouvrit brusquement les yeux. La lumière chirurgicale, crue, piqua sa rétine et dévoila un plafond sans âme. Une petite pièce stérile, tout en carrelage blanc. À côté d'elle, un second lit jumeau vibrait doucement.
Clara grogna et ouvrit à son tour les yeux. Elle prit la mesure de la situation plus calmement, le temps que la confusion se dissipe. Toutes deux portaient le même uniforme d'hôpital, délavé et trop grand : la triste livrée des cobayes. Clara tira sur les lanières avec une résignation professionnelle.
Un froissement de tissu, comme de l'amidon sous pression, leur fit lever la tête en même temps.
Il était là.
Le Dr Adrian Richter se tenait près d'un panneau de monitoring qui projetait sur sa figure une lumière verte et rassurante. La cinquantaine, mince, raide, les tempes grisonnantes. Sa blouse était fermée jusqu'au col, ses fines lunettes métalliques lui donnaient l'air d'un comptable de la vie. Il ne sourit pas. Il régla quelque chose sur l'écran avant de parler, d'une voix neutre, comme s'il lisait un bulletin météo.
— Bien. Le réveil se déroule sans accroc. Salutations, mesdames. Je suis le Dr Richter. Vous êtes dans une unité du Pôle Biosécurité de Lausanne.
Il marqua une pause.
— Vous participez à une étude financée par la Confédération. Officiellement : programme de stabilisation affective. Officieusement, entre nous — il eut un petit geste de la main, comme pour chasser une poussière — l'élevage en couple.
Éloïse, la première à retrouver sa voix malgré le souffle court, s'agita contre les lanières.
— L'élevage en… mais qu'est-ce que… vous allez nous faire quoi ?
Il l'ignora et se tourna vers Clara, qui l'écoutait, les lèvres pincées.
— Nous testons le Céphalon-5. Une molécule qui fixe l'attachement. Injectée à deux sujets placés ensemble, elle crée entre eux un lien non négociable. Total. La séparation devient douloureuse, puis insupportable.
Le silence qui suivit fut rompu non par la peur, mais par un rire aigu. Éloïse éclata d'un fou rire hystérique, un son mince et rocailleux qui luttait contre la stérilité de la pièce.
— Non mais attendez… coupa-t-elle entre deux hoquets. Le grand plan de la Confédération pour sauver le pays, c'est pas le recyclage ou la taxe carbone, c'est… nous rendre accros l'une à l'autre ? Vous avez lu ça dans un roman de SF des années 70, docteur ? C'est la chose la plus absurde que j'aie jamais entendue.
Le Dr Richter attendit qu'elle se calme. Son rire semblait l'ennuyer comme une fréquence dérangeante. Clara, elle, cherchait la faille.
— Et ça sert à quoi de lier les gens de force, exactement ? — Deux personnes qui ne se suffisent plus qu'à elles-mêmes ne réclament rien. Ne s'organisent pas. Ne dérangent pas. Un pays de sujets liés est un pays calme. — Vous avez testé ça sur qui ? — Les primates. Concluant.
Il ajusta ses lunettes.
— Et le lien ne choisit pas, mademoiselle. Le sexe des sujets, l'âge, les préférences : sans incidence. Le Céphalon-5 n'éveille pas un désir. Il installe une dépendance. C'est différent.
Il ouvrit une petite glacière, en sortit une seringue pré-remplie. Le liquide irisait comme une membrane vivante.
— La discussion est terminée. Le protocole doit être respecté. — Non ! Attendez ! hurla Clara, se débattant avec une force inattendue dans son uniforme trop lâche. Le cuir tint bon. — Laissez-moi ! cria Éloïse. Elle tira si fort que les lanières creusèrent sa peau ; elle était désespérément impuissante.
Il s'approcha d'elle d'abord, pinça froidement la peau du bras, cherchant l'endroit le plus stable. Il observa une seconde son visage.
Puis il injecta.
Avec le même calme, il se déplaça vers Clara. Elle remarqua que le docteur avait un ongle légèrement fendu au pouce. Elle pensa, sans savoir pourquoi, qu'il devrait porter des gants plus souvent — et eut honte de cette pensée inutile. À quelques secondes d'une injection inconnue, son cerveau s'accrochait à un détail de manucure.
L'aiguille pénétra. Il vida le piston, la retira, jeta la seringue dans un bac en inox avec un clic sec. Puis il nettoya soigneusement les deux points d'injection.
— Les hématomes compliquent la lecture des résultats, dit-il.
Il regarda les deux femmes, désormais silencieuses et haletantes.
— Félicitations, mesdames. Le Céphalon-5 est dans votre sang. La surveillance commence dans une heure. Tâchez de vous reposer.
Il ouvrit la porte lourde et blindée, et s'arrêta sur le seuil.
— Ah. Une dernière chose. Si l'effet est conforme, vous ne supporterez bientôt plus de vous perdre de vue. Ni l'une, ni l'autre. Tâchez de vous y faire.
La porte se referma.
Le clic de la porte blindée résonna comme un coup de marteau dans le crâne d'Éloïse. Le silence revint, lourd, troublé seulement par le bourdonnement des néons et le bip régulier du moniteur. Le liquide était dans leurs veines. Invisible. Patient.
Éloïse. Vingt-cinq ans.
« C'est un mensonge. Un putain de somnifère. »
Le petit filet de sang séché sur son poignet. Elle s'y raccrocha : ça, c'était réel.
Marc. Elle convoqua son visage — un réflexe, presque une prière. Ses baisers, l'odeur de son cou le matin. Mais l'image venait fade, lointaine, comme un nom qu'on cherche et qui recule d'un pas chaque fois qu'on s'en approche.
Son regard glissa, tout seul, vers l'autre lit. Vers l'autre. Clara.
« … solide. Elle a l'air solide. »
La lumière tenait la ligne de sa mâchoire. Une autre pensée se forma, sans qu'elle l'ait appelée, et se posa là, tranquille, comme si elle avait toujours habité sa tête : « Tant qu'elle est là, ça ira. »
Éloïse se figea. Ce n'était pas vrai. Elle ne connaissait pas cette femme. Elle ne voulait pas que quoi que ce soit aille grâce à elle. D'où sortait cette phrase ? Elle se tourna vers le mur, les joues brûlantes — avec la sensation atroce d'avoir surpris une inconnue parler à l'intérieur d'elle, avec sa propre voix.
Clara. Trente ans.
« Analyse. Récepteurs de l'attachement. Agoniste. »
Les formules ne la protégeaient plus.
Elle sentait encore l'aiguille. Elle s'accrocha à la douleur lancinante de la lanière autour de sa cheville — concret, mesurable, à elle. Mais son attention déviait, glissait, revenait toujours au même point : le dos d'Éloïse, l'épaule fine sous le tissu rugueux. Éloïse tremblait. De froid ? De peur ?
« Elle est si jeune. »
Clara se surprit à fixer la nuque d'Éloïse, là où les cheveux courts rencontraient la peau pâle. Une ligne vulnérable. Quelque chose en elle voulait la couvrir.
Elle se donna la seule raison qu'elle acceptait : « Si elle se blesse en se débattant, le protocole est compromis. Sa sécurité conditionne la mienne. »
C'était faux, et elle le savait. La pensée d'après n'obéissait à aucune logique : « Je voudrais que ce corps agité se calme. Et le seul moyen… »
Clara coupa net. Le seul moyen était de la toucher. De la tenir. L'idée la traversa, douce et impérieuse, avec une chaleur qu'elle ne se connaissait pas. Elle ferma les yeux.
« C'est le produit. C'est juste le Céphalon-5 qui commence à entrer. »
Elles restèrent ainsi, attachées dos à dos, à se livrer une bataille que personne ne voyait — contre une molécule qui ne leur laissait, pour s'y enfoncer, que leurs propres pensées.
Quelques centimètres.
Éloïse se retourna.
Le regard de Clara était déjà sur elle. Ses yeux n'étaient plus seulement intelligents : ils la voyaient, la sondaient. Éloïse sentit son ventre se nouer. Elle voulut lâcher une grossièreté, n'importe quoi pour casser le contact — il ne sortit qu'un léger halètement.
Une pensée se présenta. Posée, raisonnable, comme une évidence administrative : « Le lit est trop loin. Pourquoi est-il si loin ? »
Éloïse se pétrifia. Elle venait de penser à l'espace entre elles comme à une erreur. Une chose qu'il fallait corriger, là, maintenant, toutes affaires cessantes. Et la pensée ne sonnait pas comme une intruse. Elle sonnait comme une pensée à elle — ce qui était infiniment pire.
« Ce n'est pas moi. Ce n'est pas moi qui ai pensé ça. »
Mais elle ne trouvait plus le bord. L'endroit où elle finissait et où le produit commençait.
Elle tira de toutes ses forces sur les lanières — et se surprit à ne plus penser à Marc. Ni à la porte. Ni à dehors. Elle ne pensait plus qu'à ce qu'elle ferait, si elle pouvait franchir le fossé entre les deux lits.
Le face-à-face devint un siège.
Éloïse ne pouvait plus décrocher son regard du visage de Clara — la ligne du cou, l'ombre des cils qui tremblait à chaque battement. Et plus elle regardait, plus la phrase de tout à l'heure revenait, posée, raisonnable, juste : le lit était trop loin. Il fallait corriger ça.
« Je la déteste. Je déteste de vouloir la détester, et de ne ressentir qu'une seule urgence : la toucher. »
C'était le fond. Si même la haine se retournait en besoin, il ne lui restait plus rien à quoi se tenir. Alors Éloïse fit la dernière chose qui fût encore entièrement à elle : elle arracha son regard de Clara et le planta dans le mur.
Ce ne fut pas un réflexe. Ce fut un effort de tout le corps, un muscle qu'on déchire — et elle sut, en le faisant, qu'elle ne pourrait pas reprendre cette décision deux fois.
— Ne me regarde pas comme ça, murmura-t-elle au mur. Sa voix se brisa au milieu.
Elle se cramponna au drap, jointures blanches, et attendit que ça la soulage. D'avoir repris la main. D'être redevenue elle.
Ça ne la soulagea pas.
Le manque arriva par en dessous, là où elle ne l'attendait pas. Une crampe sourde sous le sternum, qui montait. Comme si, en coupant le contact, elle s'était coupé l'air. Son cœur cogna trop vite contre rien. Le froid revint, plus mordant que celui des draps. Son propre corps lui faisait payer le seul geste libre qui lui restait.
Pour Clara, le mouvement d'Éloïse fut un interrupteur qu'on coupe.
La douleur la prit à la poitrine, immédiate, totale. Le cœur se resserra ; un froid glacé chassa d'un coup la chaleur anormale qui l'habitait depuis l'injection. Son cerveau partit en panique — et continua, par réflexe, à se commenter lui-même : « Privation du stimulus. Réponse limbique. C'est attendu. »
Le diagnostic ne suspendait rien. Elle avait besoin de revoir ces yeux. Pas envie : besoin, comme on a besoin d'inspirer.
— Éloïse. Regarde-moi. — Non. Laisse-moi.
Le refus tomba comme un mur, et déclencha un spasme dans la gorge de Clara. Elle se débattit. Le cuir entama son poignet, le sang perla ; elle s'en moqua. Elle devait la voir. Le reste — l'expérience, la cellule, Richter — avait cessé d'exister. Il n'y avait plus que cette nuque tournée, et l'urgence intolérable de la faire pivoter.
Contre le mur, dos à la pièce, Éloïse tenait encore.
Quelques secondes.
La porte blindée glissa.
Le Dr Richter entra sans hâte, sa blouse froissant l'air stérile. Il ne regarda pas les deux femmes : il regarda le moniteur, où leurs deux courbes cardiaques montaient en flèche, désaccordées, affolées.
— Trente-cinq minutes, dit-il. Résultat optimal.
Il s'approcha du lit de Clara, qui haletait, les yeux injectés, le poignet déjà rouge.
— Vous êtes un monstre, souffla-t-elle. — Un fonctionnaire, corrigea Richter, sans une once d'ironie.
Il se pencha sur l'écran. La courbe d'Éloïse, dos tourné, et celle de Clara montaient ensemble — deux paniques jumelles séparées par un mètre de carrelage.
— Tachycardie. Panique à la rupture du contact.
Il tapota le montant du lit du bout de sa chaussure cirée, comme on vérifie un meuble.
— La privation est parfaite. Voyons la suite.
Il nota quelque chose sur sa tablette, sans les regarder.
Contre le mur, Éloïse tenait toujours. Mais la crampe sous son sternum montait, montait, et chaque seconde sans ce visage devenait une marche de plus à gravir le souffle coupé. Elle se répétait qu'elle ne se retournerait pas. Que c'était le seul geste qui lui restait. Qu'elle s'était juré de ne pas le reprendre.
Elle se retourna.
Ce ne fut pas une décision. Son corps la prit de vitesse — sa nuque pivota toute seule, cherchant l'autre lit comme on cherche l'air après une apnée trop longue.
Leurs regards se croisèrent.
Le soulagement la frappa avant la honte. La crampe lâcha d'un coup, le froid reflua, l'air revint dans ses poumons. Et c'était bon. Atrocement bon, de la façon dont c'est bon quand une douleur s'arrête net — et rien de plus. Aucune tendresse là-dedans. Le soulagement chimique d'un corps qu'on rebranche au courant.
En face, la tension de Clara s'effondra comme une vague qui se retire. Son cœur ralentit de plusieurs battements. Son cerveau, fidèle au poste, enregistra la donnée — stabilisation au rétablissement du contact — et, pour la première fois, ne s'en servit pas pour résister. Voir Éloïse suffisait. Voir Éloïse était la seule chose au monde.
Elles se regardèrent. Ni l'une ni l'autre ne pouvait plus se le permettre, et ni l'une ni l'autre ne pouvait s'en empêcher.
Le Dr Richter regarda les deux courbes se rejoindre, glisser l'une vers l'autre, se stabiliser à l'unisson. Il hocha la tête devant la propreté de la causalité.
— Le lien est établi.
Il referma sa glacière d'un geste sec.
— Vous restez en observation cette nuit. Ne tentez rien : à partir de maintenant, vous perdre de vue sera votre punition, pas la mienne.
Il s'arrêta sur le seuil, sans se retourner.
— Je vous l'avais dit. Tâchez de vous y faire.
La porte se referma sur le clic blindé.
Cette fois, aucune des deux ne le compta. Elles s'étaient déjà retrouvées, suspendues l'une à l'autre par le regard, et ne se lâchaient plus. Leurs poignets restaient sanglés au métal froid. Le reste leur appartenait de moins en moins.
Le silence revint, plus lourd qu'avant. Sur le moniteur, les deux courbes battaient côte à côte, presque synchrones. Le Dr Richter avait sa donnée. Ce fut Clara qui parla la première. Sa voix avait retrouvé son calme analytique — sa dernière digue.
— C'est une dépendance, dit-elle. Ce qu'on ressent. Une molécule. Rien d'autre. — Je sais…
Éloïse ne lâchait pas son visage des yeux.
— … mais e préfère quand même te regarder plutôt que d'essayer de me souvenir de Marc.
Le nom tomba dans la pièce et n'y laissa rien. Déjà un mot étranger.
Les heures de la nuit ne ressemblèrent à rien. Éloïse finit par s'assoupir par à-coups, le visage tourné vers Clara, et Clara la regarda dormir parce que c'était la seule chose qui tenait le froid à distance.
Elle se répétait les mots justes. Agoniste des récepteurs. Renforcement négatif. Tant qu'elle nommait, elle restait encore celle qui nomme.
Mais à force de fixer ce visage trop jeune, ce ne fut pas une formule qui monta.
Ce fut une plage.
Une lumière blanche sur l'eau, de celles qui font mal. Une gamine de neuf ans, plus loin qu'elle n'aurait dû, les bras qui ne battaient pas comme on bat pour jouer, mais autrement — faux, raides. Et Clara qui avait mis trois secondes de trop à comprendre que ce n'était pas un jeu. Trois secondes. Le temps de poser sa glace. Le temps de penser : qu'est-ce qu'elle fabrique. Ensuite l'eau, le sel dans la gorge, ses propres bras trop courts, et la chose lourde et molle qu'on ne tient pas, qu'on n'a jamais réussi à tenir assez vite.
Lou.
Clara n'avait pas pensé ce prénom depuis des années. Elle l'avait rangé là où l'on range ce qui ne peut plus servir.
Et elle comprit alors, avec une netteté clinique qui la glaça plus que tout le reste, que le Céphalon-5 n'avait rien fabriqué. Il avait trouvé une porte déjà ouverte. Cette urgence de tenir l'autre, de ne pas la quitter des yeux, de ne pas arriver trois secondes trop tard — elle ne datait pas de l'injection. La molécule l'avait seulement déterrée, et branchée sur la mauvaise personne.
Vers le matin, Éloïse remua. Son regard dériva une seconde vers la porte blindée, et l'ombre seule d'une séparation à venir suffit à la tordre. La crampe. Le froid. L'apnée.
— Clara, dit-elle, d'une voix presque enfantine. — Je suis là. Regarde-moi. Concentre-toi sur ma respiration : elle est régulière.
Éloïse cala son souffle sur celui de Clara. Inspire. Expire. Comme on apprend à quelqu'un à ne pas couler.
— J'ai peur, souffla-t-elle. J'ai peur que tu me manques.
C'était le premier vrai aveu — le premier mot dicté par la seule dépendance.
Clara déglutit. Elle aurait dû répondre par une formule.
Aucune ne vint.
— Ne t’inquiète pas. Je ne te quitterai pas. Je ne te laisserai pas me quitter, murmura-t-elle.
Elles restèrent ainsi jusqu'au jour, accrochées l'une à l'autre par le regard, sanglées au métal froid. Deux femmes qu'un mètre séparait, et que ce mètre était en train de tuer.
Les heures suivantes se passèrent de mots.
La nuit, se regarder avait suffi. Au matin, cela ne suffisait plus.
Éloïse fixait Clara comme on fixe un verre d'eau derrière une vitre : la voir ne désaltérait plus. Quelque chose réclamait davantage, en dessous, dans le ventre, dans les paumes — et quand elle comprit quoi, la honte lui brûla le visage.
Sa main. Elle voulait sa main. La sentir chaude, refermer ses doigts dessus, et ne plus jamais les rouvrir.
Elle chercha à nommer ce qui la prenait et ne trouva rien — aucun des mots qu'elle connaissait n'allait. Ce n'était pas du désir. C'était une soif. Son corps réclamait ce contact comme il aurait réclamé de l'air : sans pudeur, sans choix, avec l'entêtement bête d'une fonction vitale. Et une part d'elle, glacée, comprit que la main ne suffirait pas non plus. Qu'après la main il y aurait autre chose, puis autre chose encore, et qu'elle ne voyait pas où ça s'arrêtait.
Elle se mit à trembler. Son cœur cognait à se rompre contre la sangle.
En face, Clara tenait sa dernière digue. Les mots justes, encore. Manque. Renforcement. La privation est une boucle ; il faut couper la boucle. Mais les mots flottaient à la surface de quelque chose qui montait, et ce quelque chose était plus fort qu'eux. Elle regardait Éloïse trembler et tout en elle se tendait vers ce corps trop petit, trop agité — l'envie de l'entourer, de le tenir, de le mettre à l'abri de ce qui le secouait. Comme si, cette fois, ses bras pouvaient être assez longs. Comme si, cette fois, elle pouvait arriver à temps.
Ses muscles se contractèrent malgré elle.
— Ça ne va pas, murmura-t-elle. — J'ai besoin de toi, dit-elle d’une voix brisée. Je dois te toucher. Maintenant.
Elle n'eut pas honte de le dire. La honte coûtait de l'air, et il ne lui en restait plus à dépenser.
— Les lanières, souffla-t-elle. Enlève-les. Il faut les enlever.
Clara tira sur ses poignets de toutes ses forces. Le cuir épais ne céda pas ; il entama sa peau, et le sang perla le long de son avant-bras, tiède, qu'elle ne sentit pas. Elle tira encore. Le métal du lit grinça.
— Ça ne marche pas, haleta Éloïse. C'est trop serré, ça ne marche pas !
Sur le moniteur, leurs deux courbes remontaient ensemble, affolées, vers le même pic.
La porte blindée glissa.
Clara cessa de tirer.
La blouse du Dr Richter froissa l'air stérile.
Il s'arrêta net. Ses yeux tombèrent sur les deux femmes — Clara, le poignet en sang, tendue vers l'autre lit ; Éloïse, qui la fixait avec une urgence d'animal. Il ne montra ni surprise ni colère. Seulement, sur ses traits fins, un soupçon de triomphe technique.
— Le lien a dépassé la douleur, murmura-t-il. Il a dépassé mes prévisions.
Il s'approcha du lit de Clara et défit les lanières, méthodique, son regard s'attardant sur le poignet ouvert avec un intérêt purement clinique.
— Tu veux la rejoindre ? — Oui.
Le mot sortit sans qu'elle le décide.
Le cuir tomba.
Clara fut libre, et ne lui accorda pas un regard. Elle se laissa glisser du lit, traversa le mètre de carrelage qui la séparait d'Éloïse, et ce mètre enfin franchi fut comme une inspiration après l'asphyxie.
Elle prit le visage d'Éloïse entre ses mains rougies.
Le contact la traversa — soulagement vertigineux, le courant qu'on rebranche. Pendant une seconde, ce fut assez.
Une seconde.
Puis ce ne fut plus assez. Tenir ne suffisait pas. La paume contre la joue laissait encore, entre les deux peaux, une épaisseur, un reste de distance — et la distance était devenue insupportable. Quelque chose en elle voulait passer outre la peau. Supprimer le dernier intervalle. Prendre l'autre à l'intérieur, là où on ne se perd plus.
Elle posa sa bouche sur celle d'Éloïse. Pas pour l'embrasser : pour franchir la dernière peau.
Éloïse ne se débattit pas. Le même poison coulait en elle, et d'être réclamée à ce point noyait tout — la peur, la douleur, le reste. Ses poignets sanglés tirèrent sur le cuir, comme si son corps voulait, lui aussi, abolir l'intervalle.
— Parfait, souffla Richter. C'est par—
Les dents de Clara entamèrent la lèvre, puis davantage. Aucune rage. Une nécessité calme, la certitude d'un geste vital : refermer enfin la dernière distance.
Le sourire de Richter se figea.
— Non. Ce n'est pas… ce n'est pas prévu.
Il se pencha, voulut saisir Clara par l'épaule. Elle le repoussa d'un revers, sans tourner la tête. Le scientifique partit en arrière, heurta le carrelage ; ses lunettes glissèrent au loin. Un filet de sang descendit de sa tempe. Sa belle causalité gisait avec lui, par terre.
Clara ne le vit pas. Elle était descendue dans un endroit où ne restait qu'une faim, et un nom qui se cherchait.
— Éloïse… souffla-t-elle contre la chair.
Puis, plus bas, d'une voix qui n'était plus tout à fait pour la même personne :
— …Lou.
La lumière blanche sur l'eau. Les bras trop courts. Trois secondes de trop. Cette fois elle tenait, cette fois elle ne lâchait pas, cette fois elle arriverait à temps — et peu importait laquelle des deux elle serrait contre elle pour ne plus jamais la rendre à la mer.
Éloïse respirait encore. À peine. Ses paupières battaient, lentes.
Par terre, sonné, Richter chercha sa tablette à tâtons. Sa main tremblante nota deux mots, par réflexe — le fonctionnaire jusqu'au bout. Puis sa main s'arrêta.
Parce qu'Éloïse s'était redressée.
Le buste droit, d'un coup, sans prévenir. Le regard vide. Elle pencha la tête, considéra Clara penchée sur elle, et un sourire mince étira son visage à travers les déchirures.
Pendant une seconde, Clara crut y voir quelqu'un d'autre.
Puis tout bascula.
Un cri étouffé.
Un craquement sourd, trop proche.
Une chair qui se resserre, comme un nœud vivant.
Le moniteur grésilla. Les chiffres sautèrent.
Un dos contre le mur.
Une chaleur métallique au fond d'une gorge.
Quelque chose respirait trop près.
Le trait devint plat.
Des mains rouges, tremblantes, levées dans la lumière crue.
Deux uniformes délavés, identiques, emmêlés dans la même flaque.
Un regard trop sombre fit le tour de la pièce, cherchant un visage à reconnaître. Il n'en trouva aucun. Pas même dans le reflet du moniteur éteint.
— Qu'est-ce que j'ai… fait ?
…
Sur le carrelage blanc, un liquide gouttait.
***
LECTURES POSSIBLES
***
Éloïse devient un prédateur : elle se redresse, regard vide, sourire à travers les déchirures ; le dos contre le mur et la gorge peuvent être ceux de Clara.
Clara bascule et tue : elle est l'agresseuse, ses mains sont rouges, le « Lou » est sa dissociation, et « Qu'est-ce que j'ai fait ? » est l'analyste qui se voit enfin.
Les deux moi fondus et effacés : « deux uniformes identiques, emmêlés dans la même flaque », et surtout le regard qui cherche un visage à reconnaître et n'en trouve aucun, « pas même dans le reflet » — l'effacement de l'identité, ta hantise la plus profonde, celle de Neary. La voix finale n'a pas de marque : elle peut être de l'une, de l'autre, ou de personne.