La salle d'attente était pleine, et cela suffisait à tout gâcher.
Argenta s'était glissée dans le seul angle resté libre, le dos au mur, son sac plaqué contre le ventre. Elle tira sur le bas de son chemisier jaune, trop court à son goût, lissa sur ses genoux la longue jupe en jean dont la fente bâillait dès qu'elle bougeait. Puis elle les compta, sans le vouloir : sept. Sept inconnus dans une pièce prévue pour quatre, qui attendaient chacun un cabinet différent, car l'immeuble en logeait un par étage et la salle du rez les rabattait tous dans le même air tiède, un peu épais, qui sentait le manteau humide et les gens. Un homme tournait les pages d'une revue sans en lire une ligne. Une femme respirait par la bouche, un sifflement court à chaque souffle. Plus loin, quelqu'un faisait craquer la même phalange à intervalles réguliers, et chaque craquement entrait dans Argenta comme une aiguille fine.
Elle choisit un point sur le mur d'en face. Une vis, dans la plinthe, sous une prise. Un point sans la moindre importance, qui n'existait que pour elle.
Elle le fixa.
C'était sa méthode. Regarder une chose assez fort pour que le reste recule. Les autres ne disparaissaient pas — ils ne disparaissaient jamais — mais la vis devenait peu à peu plus grande que la pièce, et la pièce un peu moins réelle.
Le sifflement de la femme se rapprochait du sien.
Encore quelques minutes. Il fallait juste tenir encore quelques minutes.
Une porte s'ouvrit au fond du couloir.
— Argenta ?
Elle releva la tête, et ce fut comme si on avait ouvert une fenêtre dans une pièce sans air.
Nina se tenait dans l'embrasure, et Nina, ce jour-là, était trop. Une robe courte, rose, semée de petites fleurs — le rose qu'on ne porte pas en mars. Des talons compensés qui la haussaient d'une saison entière. Ses cheveux mi-longs, d'ordinaire tenus, retombaient de travers, comme repris à la main, vite, dans une voiture. Elle souriait, un sourire large qui mangeait tout le bas du visage, et ses yeux brillaient d'un éclat que la salle d'attente n'avait pas mérité.
Argenta ne vit rien de tout cela.
Elle vit qu'on l'appelait par son prénom, elle, devant les sept autres. Que quelqu'un, dans cet immeuble, était content de la voir.
— C'est moi, dit-elle.
— Mais bien sûr que c'est vous. Venez, venez.
Nina l'avait dit vite, deux fois, en s'écartant déjà du seuil, et il y avait dans sa voix une chaleur qui débordait, comme une tasse qu'on remplit sans la regarder.
Argenta se leva. Le sac, le point sur le mur, le souffle de la femme — tout glissa derrière elle d'un coup. Ses baskets blanches traversèrent le lino sous des regards qu'elle ne sentit pas, pour une fois, parce qu'il y en avait un, devant, qui pesait plus lourd que tous les autres ensemble. En passant tout près de Nina, un parfum l'enveloppa une seconde, sucré, trop sucré, vanille et, sous la vanille, autre chose de plus dur — qu'elle ne remarqua pas.
Elle suivit Nina dans le couloir.
La porte du cabinet se referma derrière elles, et le bruit de la salle d'attente — les pages, le sifflement, la phalange — cessa net, comme coupé.
Le silence, ici, était propre.
Argenta s'assit dans le fauteuil qu'elle connaissait, du côté qu'elle connaissait. Nina fit le tour du bureau, se laissa tomber dans le sien avec une énergie de trop, et posa sur elle ce regard brillant, attentif, presque impatient.
— Alors, dit-elle en se penchant. Racontez-moi tout. On a tout notre temps.
— Je sais pas par où commencer, dit Argenta.
— Par n'importe où. Le début, c'est surfait.
Nina rit de sa propre phrase, un rire bref, ravi, et ce rire fit quelque chose à Argenta — comme si on lui donnait l'autorisation de ne pas être parfaite.
— C'est toujours pareil. Les gens. Dès qu'il y a du monde, je... Tout à l'heure, dans la salle, ils étaient sept. J'ai compté. Je compte toujours.
— Sept ! Vous voyez, moi j'aurais dit cinq, je suis nulle pour ça.
Elle avait dit ça vite, en se penchant un peu plus, les coudes sur le bureau. Argenta cligna des yeux. D'habitude, quand elle disait ses chiffres, ses rituels, on hochait la tête, on notait. Là, on lui répondait. On était dans la conversation avec elle, pas en face.
— Vous notez pas ? demanda Argenta.
Nina eut un geste de la main, désinvolte, qui balaya le carnet fermé au coin du bureau.
— Le carnet nous regarde, des fois. Aujourd'hui je vous regarde, vous.
Quelque chose se desserra dans la poitrine d'Argenta. Elle n'aurait pas su le nommer.
— Le problème, reprit-elle, plus bas, c'est que je sens qu'ils me jugent. Tout le temps. Qu'ils voient que je suis bizarre. Alors je regarde un point, je me concentre dessus, et—
— Mais ils vous jugent pas.
Nina l'avait coupée, doucement, mais avec une certitude entière, sans l'ombre d'une réserve.
— Vous croyez ça parce que vous êtes à l'intérieur. De l'extérieur — moi je vous vois de l'extérieur, là, maintenant — il y a une jeune femme magnifique, fine, avec des yeux qui comprennent tout. Personne dans cette salle ne pensait du mal de vous. Ils pensaient à eux. Les gens pensent toujours à eux, c'est ça la bonne nouvelle.
Argenta resta sans voix. Ce n'était pas la prudence habituelle des psychologues, ce peut-être, ce qu'est-ce qui vous fait penser que. C'était oui, c'était non, c'était dit. Quelqu'un, enfin, savait, et le disait.
— On a jamais parlé comme ça, murmura-t-elle.
— Parce qu'on perdait du temps avec les règles. Les règles, c'est pour les gens qui ont peur.
Nina se renversa dans son fauteuil, les bras ouverts, comme si elle venait de résoudre quelque chose.
— Vous savez ce que je vois, moi ? Je vois quelqu'un qui a passé sa vie à se faire toute petite dans un coin, alors qu'elle devrait prendre toute la place. Toute. La. Place.
Et Argenta, qui passait sa vie à compter les gens pour qu'ils soient moins menaçants, sentit ses yeux la piquer, là, sans prévenir.
Elle baissa la tête.
— Pleurez, dit Nina, tendre. C'est bien. Ça veut dire que c'est vrai.
Le reste de l'heure passa comme aucune heure avant elle. Nina parlait beaucoup — trop, peut-être, mais Argenta n'avait pas le recul pour le penser ; elle riait, rebondissait, racontait deux ou trois choses d'elle-même, ce qu'aucune psy n'avait jamais fait, et chaque fois Argenta se sentait moins seule d'un cran. À un moment Nina se leva pour parler, marcha dans la pièce, revint s'asseoir au bord du bureau, tout près, sans que cela parût étrange. Sa main, une fois, vint se poser sur le genou d'Argenta pour appuyer une phrase, et repartit. Argenta sentit la chaleur de cette main longtemps après qu'elle fut partie.
Quand Nina annonça qu'il était l'heure, Argenta crut qu'elles venaient à peine de commencer.
Elle se leva à regret. À la porte, elle se retourna.
— Merci, dit-elle. Vraiment. Je sais pas ce que vous avez fait aujourd'hui, mais... merci.
Nina lui adressa un clin d'œil.
— J'ai rien fait. Vous étiez là, c'est tout.
Argenta sortit dans le couloir, puis dans la rue, et ne sentit pas le froid mordant du printemps. Elle marchait autrement. Elle pensait à Nina — à cette aisance, cette façon d'occuper une pièce sans effort, de dire les choses sans trembler. "Voilà", songea-t-elle. "Voilà ce que c'est, ne pas avoir peur." Elle aurait donné n'importe quoi pour être comme ça. Pour que ça vienne aussi naturellement. Elle ne savait pas encore que rien, chez Nina ce jour-là, n'était venu naturellement.
Dans le cabinet, la porte refermée, Nina cessa de sourire.
Le silence retomba, et avec lui, déjà, le creux. Elle resta une seconde immobile derrière son bureau, fixant le fauteuil vide où la fille — comment, déjà, Argenta — avait pleuré. Elle se sentait merveilleusement bien et elle savait, d'une science précise, ancienne, que ça ne durerait pas l'heure.
Elle ouvrit le tiroir du bas.
Le petit sachet était là où elle l'avait laissé, à côté des ordonnances vierges. Elle pensa, sans s'y arrêter vraiment, à celui qui le lui fournissait — un patient, le mardi, juste avant, qui posait ça sur le bureau à la fin de sa séance comme on laisse un pourboire, et qu'elle remerciait d'un signe de tête, et dont elle ne notait plus grand-chose dans le carnet. La racine de la chose était déjà dans la pièce. Elle n'y pensa pas longtemps.
Elle versa un peu de poudre sur le sous-main, sortit sa carte de l'immeuble, sa carte professionnelle plastifiée avec son nom et le mot "psychologue" dessous, et tira deux lignes nettes, du même geste appliqué dont elle avait jadis aligné des notes de séance.
Roula un billet.
Se pencha.
Une ligne, puis l'autre — la brûlure familière, la montée, le monde qui se recolorait par le bord. Le creux se referma. Tout redevint vaste et possible. Elle s'essuya le nez du dos de la main, renifla, cligna des yeux dans la lumière qui semblait soudain plus généreuse.
Elle se sentait formidable. Elle se sentait lucide. Elle se sentait, pensa-t-elle, enfin à la hauteur de ses patients.
Sur le bureau, la carte plastifiée luisait, un peu de poudre encore prise dans les lettres de son nom. Elle la rangea sans la regarder.
Elle avait une heure devant elle avant le patient suivant.
Elle décida qu'elle se sentait trop bien pour la passer seule.
Depuis trois mardis, chaque fois un peu plus.
Un peu plus tard : la porte se refermait sur elles, et les séances, en principe cinquante minutes, n'en étaient plus tout à fait. Un peu plus près : le fauteuil de Nina, semaine après semaine, était devenu le coin du bureau. Un peu plus intime : Nina avait glissé le "tu" dès la deuxième séance, comme une évidence, et Argenta, qui n'osait pas encore le lui rendre, continuait de dire vous, ce qui donnait à leurs échanges une politesse bancale, à sens unique, que ni l'une ni l'autre ne releva jamais.
Le carnet avait disparu du bureau à la troisième séance. Nina avait, à la place, le numéro de portable d'Argenta — pour un imprévu, avait-elle dit, on ne sait jamais — et deux fois, un soir, un message était arrivé, tard, sans motif précis, drôle, un peu trop vivant pour l'heure qu'il était. Argenta y avait répondu chaque fois en moins d'une minute, le cœur cognant plus fort que ne le méritaient trois lignes sur rien.
Elle allait mieux. C'était le mot qu'elle employait, avec ses parents, avec elle-même. Elle avait pris le bus, un jeudi, sans compter les arrêts. Elle avait échangé deux phrases avec une caissière sans les avoir préparées d'avance. De petites choses, minuscules pour n'importe qui d'autre, énormes pour elle — et chaque fois qu'elle les réussissait, elle pensait à Nina avant de penser à elle-même, comme si le courage lui avait été prêté, et qu'il fallait, chaque fois, en remercier la source.
Nina, elle, arrivait de plus en plus souvent avec cinq minutes de retard, les cheveux toujours plus ébouriffés qui lui donnaient un air rigolo, un reniflement qu'elle attribuait une fois à un rhume, une autre fois au pollen précoce. Elle parlait vite, riait parfois avant la fin de sa propre phrase. À la séance suivante, elle avait parlé d'elle pendant près de dix minutes — un souvenir d'enfance, une histoire de premier chagrin — et Argenta était repartie ce jour-là avec l'étrange fierté d'avoir, pour une fois, tenu la main de quelqu'un d'autre.
Ce mardi-là, quand la porte se referma sur elles, Nina ne s'assit pas derrière le bureau.
Elle resta debout près de la fenêtre, un bras replié contre elle, l'autre main jouant avec le pan de sa veste, et regarda Argenta s'installer dans le fauteuil comme on regarde quelqu'un qu'on a hâte de voir.
— J'ai réfléchi à un truc, dit-elle, avant même qu'Argenta n'ait posé son sac.
— À quoi ?
— À cette pièce.
Elle désigna les murs d'un geste large, presque théâtral.
— On dirait un endroit qu'on visite. Tu viens, tu te livres, tu me racontes des choses que tu n'as jamais dites à personne — et au bout de cinquante minutes, hop. Il faut refermer. Comme si la vie s'arrêtait à la porte.
Argenta ne sut pas quoi répondre. Elle se contenta de regarder cette femme debout devant la fenêtre, la lumière de fin mars dans son dos, qui semblait porter quelque chose d'urgent depuis le début de la semaine et n'avoir attendu qu'elle pour le poser.
— C'est le principe, non ? risqua-t-elle. Le cadre, ça—
— Le cadre, dit Nina.
Elle vint s'asseoir sur le bord du bureau, tout près, les mains posées de chaque côté d'elle.
— C'est pour les gens qui n'ont pas encore compris pourquoi ils souffrent. Toi, ça fait un mois que tu as tout compris.
Elle se pencha légèrement, et ce même parfum trop sucré enveloppa de nouveau Argenta, un peu plus appuyé qu'au premier jour.
— Je veux te voir mettre en pratique les acquis.
Le mot resta suspendu entre elles. Argenta le sentit se poser quelque part en elle, sans très bien savoir où, ni pourquoi il lui paraissait à la fois vrai et vertigineux.
— Viens boire un verre avec moi, dit Nina. Pas dans ce fauteuil. Dehors. Maintenant.
— Dehors, répéta Argenta, comme si le mot appartenait à une langue qu'elle avait mal apprise.
— Ne t'inquiète pas, je serai là. Tout se passera bien.
Un silence. Dans ce silence, Argenta sentit remonter la vieille peur — les terrasses, les files, les regards — mais quelque chose d'autre, plus fort, se tenait juste devant : Nina, qui la regardait comme si sortir avec elle n'était pas un risque, mais une évidence depuis longtemps différée.
— Il y aura du monde, dehors, on...
— Il y aura des gens qui pensent à eux, dit Nina, avec un sourire qui rappelait, presque trait pour trait, celui de la toute première séance. Comme toujours.
Argenta baissa les yeux sur ses mains.
Elle pensa au bus, la semaine passée, qu'elle avait pris sans compter les arrêts. Elle pensa que si elle disait oui, ce serait la preuve — la preuve que quelque chose, en elle, avait vraiment changé, et pas seulement ici, entre ces murs, sous cette lumière protégée.
— D-D'accord, bafouilla-t-elle.
Le mot lui parut immense en sortant de sa bouche.
Nina fit un petit applaudissement.
— Parfait ! J'ai encore quelques petites choses à ranger ici. Attends-moi vers l'ascenseur. Deux minutes, pas plus. Promis.
Argenta se leva, ramassa son sac, et sortit du bureau avec, au creux du ventre, quelque chose qui ressemblait à du courage.
Seule, Nina ne prit pas le temps de savourer le silence, cette fois.
Elle traversa la pièce, ouvrit le tiroir du bas d'un geste qui n'avait plus rien d'une découverte — un geste fait tant de fois, ces dernières semaines, qu'il ne lui demandait plus aucune pensée, seulement des mains qui savaient.
Elle ouvrit le sachet et versa ce qu'il en restait sur le bureau.
Elle se pencha.
Une seconde, en se penchant, quelque chose passa — le visage d'Argenta, tout à l'heure, en disant "d'accord", cette confiance nue, offerte sans calcul — et quelque chose, en Nina, buta contre ce souvenir comme un pied contre une marche qu'on n'a pas vue.
Elle inspira les deux lignes.
Le heurt s'effaça.
Elle se redressa, s'essuya le nez du dos de la main, rangea la carte plastifiée sans la regarder, comme elle le faisait chaque fois désormais, sans même y penser.
Dans le petit miroir près de la porte, elle rajusta sa robe, recoiffa ses cheveux du bout des doigts, et sourit à son reflet — un sourire qu'elle ne sentit pas tout à fait sien, mais qui ferait très bien l'affaire pour la suite de la soirée.
Elle attrapa son sac, éteignit la lumière du cabinet, et alla retrouver Argenta près de l'ascenseur.
Nina la retrouva près de l'ascenseur, comme promis, et la trouva si jolie dans cette lumière de fin de journée qu'elle faillit le lui dire avant même d'avoir appelé la cabine.
Elle ne se retint pas longtemps.
— Tu es superbe, dit-elle en l'entraînant par le bras vers la cabine. Tu le sais, ça ?
Argenta rougit, marmonna quelque chose sur sa jupe, ses baskets, rien d'habillé pour sortir, et Nina balaya l'objection d'un rire, comme on chasse une mouche.
— Personne ne regarde ce genre de détail. Personne ne regarde jamais ce genre de détail. Sauf toi.
Dehors, l'air avait cette fraîcheur bleue de fin mars, entre le jour qui partait et les lampadaires pas tout à fait allumés. Nina parlait vite, sautait d'un sujet à l'autre — un bar qu'elle connaissait, dont elle ne se souvenait déjà plus le nom, une histoire de voisin bruyant — et il y avait du monde dans les rues, des gens qui rentraient, des vélos, un chien qui aboyait après rien. Nina remarqua, avec une fierté rapide, presque professionnelle, qu'Argenta n'avait pas cherché un seul point fixe où se réfugier, pas compté une seule tête. Ce soir, elle marchait au milieu des gens comme n'importe qui.
— Tu ne travailles pas, demain matin ? demanda Argenta comme elles s'engageaient dans les escaliers du Marché, ces marches de bois couvertes qui montaient vers la cathédrale.
— Si. Neuf heures. Le travail attendra.
Nina eut un petit rire, la tête renversée — un peu trop haut, un peu trop long pour la blague qui l'avait précédé.
Elles s'arrêtèrent à mi-hauteur, sur un palier de bois où la ville s'ouvrait entre deux toits, les lumières qui commençaient à percer le bleu. Nina s'appuya à la rambarde, se tourna vers Argenta, et la regarda comme elle l'avait regardée à la première séance — cette attention entière, sans reste.
— Tu as froid, dit Nina.
Ce n'était pas une question. Elle dénoua l'écharpe légère qu'elle portait, la passa autour du cou d'Argenta, ajusta les pans d'un geste précis, presque maternel, et laissa ses mains traîner un instant de trop sur les épaules.
— Là. Mieux ?
Argenta hocha la tête. Elle sentait le parfum de Nina, tout contre elle maintenant, la vanille et, en dessous, cette autre note, plus sèche, plus dure, qui montait plus fort que d'habitude — et pour la première fois, une question faillit se former dans sa tête, "qu'est-ce que c'est, sous le sucre" — mais Nina parlait déjà, et la question resta sans réponse, sans même avoir pris forme.
— Tu sais ce que je pense ? dit Nina, tout près, la voix plus basse que dans le cabinet. Je pense que le protocole, c'est fait pour les gens qui ont peur d'être vus. Toi et moi, ce soir, on n'est pas dans un protocole.
— Tu as raison, risqua Argenta, et le "tu" lui échappa avant qu'elle n'ait pu le retenir, la première fois, net, sans "vous" pour l'amortir.
Nina sourit, un sourire large, ravi, comme si ce petit mot valait toutes les preuves du monde.
— On est bien, là.
Elle se pencha la première, et Argenta, au lieu de reculer, vint à sa rencontre.
Le baiser, quand il vint, ne fut pas une décision. Il fut la suite naturelle d'une soirée qui n'en avait pris aucune depuis le début — une pente, pas un saut — et Argenta, l'espace de quelques secondes, cessa d'exister ailleurs que dans ce point précis du monde, la rambarde sous sa main, la bouche de Nina sur la sienne, la ville allumée derrière ses paupières closes.
Puis tout s'arrêta.
Pas Argenta.
Nina.
Ça la prit sans prévenir — pas une pensée d'abord, un froid. Un froid qui montait du ventre, vite, comme si on avait ouvert une fenêtre dans son propre corps. Le goût sucré dans sa bouche devint fade, presque écœurant. Ses mains, sur les épaules d'Argenta, lui parurent soudain appartenir à quelqu'un d'autre.
Elle rouvrit les yeux.
Et elle se vit, une seconde, tout entière, de l'extérieur — exactement comme elle l'avait promis à Argenta, ce premier mardi, "de l'extérieur, moi je vous vois" — sauf que ce qu'elle voyait, cette fois, n'avait rien d'une jeune femme magnifique. C'était une thérapeute de trente-neuf ans, sur un escalier public, un mardi soir de mars, la bouche encore posée sur celle d'une patiente.
Le vide vint tout de suite après. Immense. Sans fond. Et sous le vide, quelque chose comme un chagrin sans objet, qui n'appartenait à rien de précis — une pluie qui serait tombée sur n'importe qui.
Vide. Minable. Pitoyable.
Les mots arrivèrent tout seuls, plats, sans appel, sans rapport avec ce qu'elle avait ressenti une minute plus tôt.
Elle recula d'un coup, les deux mains sur les épaules d'Argenta, non plus pour la tenir mais pour la repousser.
— Qu'est-ce que tu... qu'est-ce qui te prend ?
Argenta resta figée, la bouche encore entrouverte, ne comprenant rien à ce basculement.
— Mais c'est toi qui—
— Pourquoi tu m'as embrassé ? Qu'est-ce qui t'as pris ?
Elle l'avait dit trop vite, trop fort, la voix cassée sur la fin, et elle sut, en le disant, que ce n'était pas vrai — elle le sut avec la même clarté froide qui venait de tout lui rendre — mais les mots étaient déjà sortis, et il n'y avait plus moyen de les faire rentrer.
— J'ai rien fait, dit-elle encore, plus bas, comme pour s'en convaincre elle-même.
Elle recula d'un pas, puis d'un autre, et redescendit les marches de bois presque en courant, une main sur la bouche, sans se retourner.
En quelques secondes, elle disparut dans la rue du bas, avalée par les gens qui rentraient chez eux.
Argenta resta sur le palier de bois, l'écharpe encore tiède dans ses mains, sans comprendre ce qu'on venait de le lui retirer.
En bas, la rue continuait. Des gens passaient, pressés, indifférents, chacun occupé de sa propre vie — exactement comme Nina le lui avait dit, un mardi de mars, "ils pensent à eux, c'est la bonne nouvelle" — sauf que ce soir-là, dans tout ce flot, personne ne pensait à elle.
Elle chercha un point.
Par réflexe, ses yeux allèrent chercher quelque chose d'immobile — une fenêtre éclairée, de l'autre côté de la rue, un rectangle jaune et net dans une façade grise. Elle s'y accrocha.
Le monde recula, comme il l'avait toujours fait. Les voix s'assourdirent. La rue entière se retira derrière une vitre invisible.
Ça marchait encore.
Elle resta là, immobile, l'écharpe entre les mains, les yeux embués plantés sur une fenêtre qui n'était pas la sienne — tandis que la ville s'écoulait de chaque côté d'elle, sans jamais la toucher.