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§01

Le protocole du Dr Fumet

6 novembre 2025

nouvelle · lecture ~30 min


Le mois d'avril jetait sur Lausanne une lumière hésitante. Une bise légère s'engouffrait entre les façades anciennes de la Cité, faisant frissonner les quelques touristes qui s'aventuraient sur les pavés. Cédric et Manon gravissaient la colline d'un pas rapide, l'anxiété leur servant de moteur.

Léa, quatorze ans, peinait à les suivre.

Elle s'arrêta une seconde au niveau de l'Escalier du Marché, s'appuyant contre la rampe en fer forgé pour reprendre son souffle. L'effort provoqua immédiatement une quinte de toux sèche, un son rauque qui détonnait dans le calme matinal. Elle détestait devoir s'arrêter ainsi. À l'école de danse, on lui répétait que le souffle ne devait jamais se voir.

Léa portait une robe en dentelle beige, un peu trop légère pour la saison, dont le style bohème contrastait étrangement avec les épaisses bottines de marche qu'elle avait aux pieds. Sa longue frange lui mangeait le front, accentuant la moue boudeuse de celle qui subissait à la fois ses poumons récalcitrants et l'inquiétude palpable de ses parents.

— Ça va, ma chérie ? On est presque arrivés, lança Manon en se retournant.

Pour toute réponse, Léa produisit un léger sifflement en inspirant.

C'était pour ça qu'ils étaient là. Cette oppression dans la poitrine apparue depuis l'hiver, l'essoufflement au moindre effort – monter jusqu'à la Cathédrale était devenu un exploit d'alpinisme – et cette toux.

Surtout cette toux.

Cédric avait consulté Internet. « Toux sèche », « respiration sifflante », « oppression thoracique ». Tout pointait vers l'asthme. Mais ils voulaient un diagnostic. Un vrai. Et un traitement.

Cédric se méfiait des cabinets modernes, de ces jeunes médecins pressés qui vous expédiaient en sept minutes avec une ordonnance de corticoïdes et un dépliant. Le Dr Fumet, on le leur avait chaudement recommandé : un praticien à l'ancienne, de ceux qui prennent le temps.

Ils arrivèrent enfin devant un vieil édifice de la rue Cité-Devant, à la façade austère. La plaque de cuivre, sous la sonnette, avait été si souvent polie qu'on lisait à peine :

« Dr. S. FUMET - Médecine Générale »

Cédric poussa la lourde porte en chêne. Le hall d'entrée était sombre et sentait le parquet ciré et... autre chose. Une odeur âcre, pénétrante, presque grillée, qui flottait dans l'air immobile de la cage d'escalier.

Ils montèrent au deuxième étage. La porte du cabinet était entrouverte. Sur la porte, une affichette sobre annonçait :

« Méthode du Dr Fumet : – Silver (implantation) ; – Blue (stabilisation) ; – Yellow (guérison). »

Une assistante médicale au chignon improbable, une cigarette éteinte glissée derrière l'oreille comme un crayon, leur fit signe d'entrer sans un mot, avant de disparaître derrière un paravent.

Le Dr Fumet les attendait.

Il ajusta ses lunettes, tapota le dossier médical – vierge – de Léa, et prit un air grave. Le genre de ton qu'on utilise pour annoncer une opération à cœur ouvert, pas un rhume.

— Bon… décrivez-moi ces symptômes, Léa.

— Elle tousse, docteur, commença le père, Cédric. Surtout la nuit. Et elle est vite essoufflée…

— Sifflements ? Oppression ? demanda Fumet en hochant la tête, comme si chaque symptôme confirmait un diagnostic évident.

— Oui, c'est ça, répondit la mère, Manon. On pense à de l'asthme...

Le docteur eut un petit rire sec.

— L'asthme. L'asthme ! Toujours le même refrain. Non, madame. J'ai analysé vos symptômes rien qu'en vous regardant monter les escaliers, Léa. Fatigue, irritabilité évidente, difficultés de concentration... On ne va pas laisser ça empirer. Il nous faut un traitement de fond.

La mère de Léa sentit son cœur se serrer.

— Oh mon Dieu, ce n'est pas… si grave, j'espère ?

Le médecin pivota lentement sur sa chaise en cuir.

Derrière lui, un mur entier de paquets de Camel s'alignait comme autant d'encyclopédies médicales.

Un paquet rétro trônait même sous une cloche en verre, façon relique sacrée.

— Je vais vous mettre sous… Camel.

Il avait prononcé le mot avec la solennité d'un prêtre qui dirait « Amen ».

Léa crut d'abord qu'il prescrivait une nouvelle molécule, un sirop, un inhalateur…

Le père cligna des yeux.

— Vous voulez dire… comme… les cigarettes ?

— Pas comme les cigarettes. Les Camel. Silver, de préférence. C'est mieux de débuter en douceur.

Le médecin sortit son carnet d'ordonnances et écrivit avec un stylo Camel Collector®.

— Je prescris : 10 Camel par jour. Une le matin pour « ouvrir les poumons », trois après les repas, et le reste en libre modulation selon les symptômes.

Il tendit fièrement l'ordonnance.

Les parents la regardèrent comme s'il venait de sauver leur enfant du scorbut.

— Si c'est pour sa santé… tu entends, Léa ? Tu suivras bien le traitement du docteur.

— Mais à l'école, ils disent que fumer, c'est...

— Ah ! Ils n'y connaissent rien ! coupa-t-il. Vous préférez écouter un professeur de sport en survêtement ou un docteur diplômé qui a suivi un séminaire thérapeutique de trois jours en Andorre, sponsorisé par Camel ?

Les parents hochèrent la tête, impressionnés par la mention d'Andorre.

— Non, non, vous avez raison docteur, répondit Cédric. Si vous dites que c'est médical…

Le Dr Fumet glissa discrètement un briquet Camel « Santé+ » dans la poche de la robe en dentelle de Léa.

— Courage ma grande. À ton âge, on répond vite au traitement. Et surtout : pas de sport, hein. Ça annule les effets bénéfiques de la nicotine.

« Pas de sport. »

La fille pensa aux barres froides, au parquet ciré, aux miroirs. Elle se dit que la danse, ce n'était pas vraiment du sport.


En redescendant de la Cité, la petite famille entra dans la pharmacie Sunstore, au bas de la rue de la Mercerie.

L'endroit était l'antithèse du cabinet du Dr Fumet : des néons blancs immaculés, des étagères en verre remplies de crèmes anti-âge et de compléments alimentaires au curcuma. Une odeur stérile d'alcool désinfectant avait remplacé l'arôme de tabac froid.

Il y avait peu de monde. Manon s'avança vers le comptoir, tendant l'ordonnance au jeune pharmacien.

Lui, un homme d'une trentaine d'années à la blouse impeccable, prit le papier.

Il le lut.

Son visage ne trahit aucune émotion.

Il se tourna vers son ordinateur.

On l'entendit taper, puis le bip d'erreur du système résonna.

— C'est pour qui ? demanda-t-il d'un ton monocorde.

— C'est pour... c'est pour elle. Léa, dit Cédric en posant une main sur l'épaule de sa fille.

Le pharmacien tapa à nouveau.

Bip.

Il fronça légèrement les sourcils, non pas à cause du produit, mais à cause de l'informatique.

— Un instant. Ah, voilà. Le Dr Fumet… Ah oui, c'est un bon médecin, mais il n'est pas dans la base de données « Pneumologie ».

— Il disait que c'était pour... ouvrir les poumons, souffla Manon.

— Oui, je sais. Je dois le rentrer en « Traitement Thérapeutique Spécial », sinon la caisse ne le reconnaît pas.

Il tapa « Camel Silver ». Le système accepta enfin.

— « 10 unités par jour ». Posologie modulable, nota-t-il. Très bien. L'ordonnance est pour un mois, c'est ça ?

— Euh, oui, je crois...

— Parfait. Je vais chercher le traitement dans l'arrière-boutique.

Manon et Cédric échangèrent un regard soulagé pendant que le pharmacien disparaissait derrière une porte battante.

Léa, elle, frétillait d'impatience ; elle avait hâte d'essayer le traitement pour aller mieux. Elle en avait assez de tousser au moindre escalier de la Cité et de siffler comme une bouilloire dès qu'elle essayait de courir. Si c'était ça, la solution, alors elle était prête.

Le pharmacien revint quelques instants plus tard. Il ne tenait pas un seul paquet, mais toute une pile — quinze paquets Silver, emballés dans un plastique médical semi-opaque.

Il posa lourdement la pile sur le comptoir.

— Alors, ça nous fait quinze paquets. Normalement, ça devrait couvrir le mois.

Méthodiquement, il sortit son rouleau de petites étiquettes et entreprit de coller une étiquette blanche sur les paquets Silver, un à un.

Il marmonnait en collant :

— « Léa Aeschbacher »… Une le matin... trois après les repas... modulation selon l'anxiété...

Cédric et Manon regardaient la scène, fascinés par le professionnalisme de l'acte. Léa, elle, regardait les paquets Silver s'aligner avec une excitation grandissante.

— Voilà, dit-il après en avoir étiqueté une dizaine. Je vous laisse faire les derniers vous-mêmes, sinon on y passe la journée.

Il retourna à son écran pour finaliser la facture.

— Le traitement est remboursé par la LaMal, donc vous n'avez rien à payer.

— Ah bon ? s'étonna Cédric.

— Oui, l'assurance de base couvre ce traitement s'il est prescrit pour l'asthme. C'est noté sur l'ordonnance que c'est pour cette indication, donc aucun souci.

Le pharmacien glissa les quinze paquets dans un grand sac en papier blanc, orné du logo vert de la pharmacie, qu'il tendit à Léa.

Léa le prit avec empressement ; le sac était étonnamment lourd.

— Bonne journée, lança le pharmacien. Et surtout, suivez bien le traitement jusqu'au bout. C'est important de ne pas l'interrompre.


Ils sortirent de la pharmacie et se retrouvèrent sur les pavés de la Place de la Palud. Le soleil d'avril peinait à réchauffer l'air, et les passants pressés, emmitouflés dans leurs écharpes, ne prêtaient aucune attention à la petite famille.

— Tiens, papa, c'est lourd, dit Léa en tendant le grand sac en papier blanc à Cédric.

Il le prit, surpris par le poids des paquets. Un poids de traitement.

Léa, elle, ne perdit pas une seconde. D'un geste décidé, elle plongea la main dans le sac que tenait son père et en extirpa l'un des paquets Silver fraîchement étiquetés.

Elle s'arrêta près de la Fontaine de la Justice. Ses doigts, un peu maladroits, s'attaquèrent à la languette de cellophane. Elle déchira l'opercule doré avec un soin presque religieux, comme si elle ouvrait une boîte de médicaments stériles.

Elle tapa le fond du paquet contre sa paume, imitant un geste vu mille fois au cinéma, mais qu'elle ne comprenait pas. Rien ne sortit. Elle fronça les sourcils et finit par extraire une unique cigarette avec ses ongles.

Elle la porta à ses lèvres. Le filtre en papier avait un goût neuf, sec.

De la poche de sa robe en dentelle, elle sortit le briquet Camel « Santé+ » que lui avait donné le Dr Fumet. Le logo médical brillait sur le métal brossé. Elle fit rouler la molette. Une, deux fois. Une flamme vigoureuse jaillit.

Elle approcha la flamme du bout de la cigarette, en aspirant comme elle l'imaginait.

La première bouffée fut un choc.

La fumée, chaude et âcre, frappa sa gorge et ses poumons d'une manière brutale. Ce n'était pas l'air pur des montagnes. Une quinte de toux explosive la plia en deux, une toux si violente qu'elle en eut les larmes aux yeux. C'était une toux bien plus profonde que son sifflement habituel.

— Oh, mon Dieu, dit Cédric, posant une main sur son dos. Doucement, ma chérie.

Léa s'essuya les yeux, le visage rouge. La cigarette, toujours allumée, tremblait entre ses doigts.

— C'est... c'est fort, haleta-t-elle.

Elle regarda la cigarette, puis ses parents. Ils la regardaient avec une attente bienveillante. Elle était en plein milieu de son traitement.

Déterminée à « ouvrir ses poumons » comme l'avait dit le docteur, elle remit la cigarette à sa bouche.

Elle prit une seconde bouffée.

Plus courte, plus prudente.

La fumée passa. Ça brûlait encore, mais elle parvint à la retenir une seconde avant de l'expulser. Un nuage gris-bleu s'échappa de sa bouche et fut immédiatement déchiqueté par la bise. L'odeur de tabac grillé se mêla à celle, plus douce, des gaufres du stand voisin.

Elle toussota, mais ce n'était qu'un raclement de gorge comparé à l'explosion précédente.

Elle prit une troisième bouffée, un peu plus confiante.

Pendant une seconde, elle crut sentir sa poitrine s'ouvrir : cette sensation connue, juste après un enchaînement réussi, quand l'air entrait enfin sans brûler.

Manon sourit, son visage se détendant complètement. Elle se tourna vers Cédric, rayonnante.

— Tu vois ? dit-elle avec un enthousiasme non feint. Elle tousse déjà presque plus. Je te l'avais dit que le Dr Fumet était un bon médecin !


Le lendemain matin, la sonnerie de dix heures retentit dans les couloirs de l'EPS du Belvédère. Dans le préau balayé par une bise tenace, les élèves se regroupaient en petits cercles, les mains enfoncées dans les poches de leurs hoodies. L'odeur du café de la machine se mêlait à celle de la pierre humide.

Léa avait passé une matinée difficile. La perspective du cours de mathématiques qui suivait la pause lui nouait l'estomac. C'était exactement le genre de « pic d'anxiété » que le Dr Fumet avait mentionné.

Consciencieuse, elle se dirigea vers un coin plus isolé de la cour, près des supports à vélos. Elle n'agissait pas par rébellion ; elle suivait une posologie.

Elle sortit de la poche cousue à l'intérieur de sa robe son paquet de Camel Silver. L'étiquette blanche de la pharmacie, collée en travers du dromadaire, indiquait « Léa Aeschbacher – 1 prise si anxiété ». Elle sortit ensuite son briquet « Santé+ ».

Elle alluma la cigarette avec la gestuelle encore hésitante de la veille, mais une détermination nouvelle. Elle tira une première bouffée, toussa un peu, puis se reprit.

Elle avait déjà toussé comme ça, à la fin des cours de danse, quand les mollets brûlaient. Sauf que cette fois, il n'y avait rien après. Pas de révérence. Pas d'applaudissements.

Elle sentit une chaleur lui grimper dans la poitrine et crut, l'espace d'une seconde, que son cœur battait plus calmement.

Elle n'avait pas eu le temps de prendre une deuxième bouffée qu'une ombre se projeta sur elle.

M. Bovet, le surveillant général – un homme dont la carrière semblait dédiée à la traque des retards et des téléphones portables – se tenait devant elle.

Il cligna des yeux, comme pour chasser une hallucination.

Puis pâlit d'un coup.

— LÉA ! MAIS ÇA NE VA PAS LA TÊTE ? ÉTEIGNEZ-MOI ÇA TOUT DE SUITE !

Sa voix avait résonné, faisant taire les conversations alentour. Plusieurs élèves se retournèrent. M. Bovet s'attendait à ce que Léa, prise en flagrant délit, écrase sa cigarette avec la panique d'une coupable.

Mais Léa ne bougea pas. Elle prit une autre bouffée, calmement, avant d'expirer la fumée vers lui. Elle le regarda avec une pointe d'agacement, comme s'il venait d'interrompre un soin médical urgent.

— Je ne peux pas, monsieur, répondit-elle d'une voix posée. C'est mon traitement.

M. Bovet resta bouche bée une seconde.

— Ton... quoi ?

Léa soupira. La cigarette pendant au coin des lèvres, elle fouilla dans la poche de sa robe en dentelle, puis en sortit l'ordonnance, un peu froissée.

— Mon traitement, répéta-t-elle en lui tendant le papier. J'en ai une le matin pour les poumons, et celle-ci, c'est pour l'anxiété. C'est le docteur qui l'a dit. Regardez.

M. Bovet arracha presque l'ordonnance de ses mains.

Il la lut, méticuleusement.

Ses yeux firent plusieurs allers-retours entre la prescription et le paquet que tenait Léa, orné de l'étiquette de la pharmacie.

— C'est... une blague ? C'est qui, ce... Dr Fumet ?

Léa se sentit vexée qu'on mette en doute l'autorité de son praticien.

— C'est un médecin diplômé d'Andorre. Et il a dit que si je l'éteins, je dois en rallumer une entière.

Elle le dit sans le croire tout à fait.

— C'est écrit, conclut-elle.

La sonnerie annonçant la fin de la pause retentit. Léa, sentant son anxiété mathématique s'être bel et bien dissipée, écrasa consciencieusement le filtre de son « médicament » dans une poubelle.

Elle laissa M. Bovet seul dans la cour, figé, l'ordonnance absurde à la main, et elle rejoignit son cours de maths, enfin apaisée.


Le cours de mathématiques avait commencé depuis vingt minutes.

M. Perret, un homme aux cheveux poivre et sel dont la passion pour les équations du second degré n'était plus à prouver, dessinait des paraboles au tableau blanc. L'ambiance dans la classe était studieuse, presque somnolente. On n'entendait que le crissement de son feutre et la ventilation de l'ordinateur.

Puis, un son retentit au troisième rang. Un petit clic métallique, suivi du *fssshht* d'une flamme.

M. Perret s'arrêta, son feutre en l'air.

Il se retourna lentement.

Une fine volute de fumée bleue s'élevait du pupitre de Léa.

Elle venait d'allumer une Camel.

Les vingt autres élèves de la classe étaient figés. Certains avaient les yeux ronds. D'autres regardaient le professeur, attendant la foudre, l'exclusion, l'apocalypse disciplinaire.

— Léa, dit doucement M. Perret, comme s'il abordait un sujet sensible. On avait parlé de… de trouver un moment approprié pour votre traitement.

Il était vrai qu'en début d'heure, il lui en avait glissé un mot, à mi-voix : la nouvelle de l'ordonnance avait fait le tour de la salle des maîtres avant même la fin de la récréation.

— Je suis désolée, monsieur, répondit-elle avec sérieux. Je sens l'angoisse monter. Si j'attends, ça peut compromettre la compréhension de la leçon.

Elle disait cela avec la sincérité d'une élève qui demanderait son inhalateur.

Un silence un peu gêné plana dans la salle.

Le professeur se massa le front, puis inspira lentement comme lors d'une formation sur la gestion de conflits.

— Très bien, je comprends. On reste… attentifs à votre santé.

Il désigna la fenêtre à côté d'elle.

— Peut-être… ouvrez un peu, d'accord ? Pour aérer. Pas grand, hein. Juste un filet.

Léa hocha la tête, la clope au bec, et ouvrit légèrement la fenêtre. Un souffle d'air frais entra, sans perturber la classe.

M. Perret tenta de reprendre, mais la fumée lui chatouilla la gorge.

— Essayez de souffler plutôt vers l'extérieur, ajouta-t-il sur un ton incroyablement professionnel compte tenu de la situation.

— Oui, monsieur.

Un élève de la deuxième rangée leva la main.

— Monsieur, si la fumée me provoque de l'anxiété, est-ce que j'ai droit au traitement aussi ?

— Maxime, soupira M. Perret, on ne se met pas sous tabac thérapeutique sans ordonnance. C'est comme les antibiotiques, on n'en abuse pas.

Il se tourna vers le tableau.

— Reprenons. Donc, si Delta est négatif…

Il toussa.

— … la parabole ne touche jamais l'axe des abscisses.


Midi sonna, libérant les élèves. Le réfectoire de l'école bourdonnait d'une énergie chaotique.

L'endroit sentait le mélange familier de frites tièdes, de ketchup et de désinfectant fraîchement passé. Les plateaux en plastique vibraient au rythme du brouhaha habituel.

Léa s'assit à sa table habituelle, près de la baie vitrée, rejoignant ses deux meilleures amies, Chloé et Sarah, d'une autre classe.

Léa termina son sandwich au thon, encore froid au milieu, avec le petit arrière-goût métallique typique des boîtes. Elle but une gorgée d'eau, s'essuya la bouche et regarda sa montre.

— Bon, c'est l'heure de mon traitement, dit-elle d'un ton neutre.

Sous le regard médusé de Chloé et Sarah, elle sortit son paquet de Camel Silver et son briquet « Santé+ ».

Le silence tomba.

— Léa, commença Sarah, les yeux ronds. Tu... tu fais quoi, là ?

— Ben, je prends mon médicament. C'est le docteur qui l'a dit : un après chaque repas.

— Mais... c'est... c'est des cigarettes ! chuchota Chloé, comme si elle prononçait un gros mot.

— Ce ne sont pas des cigarettes. Ce sont des Camel, rectifia Léa. C'est pour ouvrir les poumons.

La jeune fille alluma sa cigarette d'un geste qui devenait naturel, puis relâcha la fumée par le nez, façon petit dragon qui se la pète.

Un surveillant passa, vit la scène, hésita… puis continua son chemin.

Léa sentit ses épaules se détendre, comme si la fumée avait apaisé son inquiétude.

La fumée se mêla aussitôt à l'odeur de nuggets et de purée – un parfum franchement incompatible avec tout concept de soin médical.

Sarah la contempla, non pas avec horreur, mais avec une certaine admiration.

— Wow. T'as... t'as le droit ? Genre, officiellement ?

— Je dois, précisa Léa, en tapotant sa cendre dans son assiette vide. C'est une prescription. Tu sais, comme quand toi tu prends ton spray pour l'allergie.

Chloé hésita, puis murmura :

— Moi, je ferais pas ça.

— T'as pas le choix quand t'es malade, répondit Léa.

— Tu peux... tu peux m'en passer une ? demanda Sarah. Je suis hyper stressée à cause de l'interro d'allemand cet après-midi.

Léa eut un mouvement de recul, protégeant son paquet d'un geste presque maternel.

— Ah non, désolée. Je peux pas.

— Pourquoi ? T'en as plein !

— Parce que c'est une ordonnance, répondit Léa avec le sérieux d'un apothicaire. C'est calibré pour mes poumons et mon niveau d'anxiété. Le Dr Fumet a été très clair : on ne partage pas un traitement de fond. C'est dangereux.

Chloé et Sarah se renfrognèrent, visiblement déçues.


Six jours avaient suffi pour que le traitement de Léa prenne toute la place. Elle fumait désormais pour tenir, plus que pour soigner. Ses doigts sentaient le tabac froid, sa voix s'était enrouée, et ses nuits s'étaient raccourcies.

Elle n'était pas retournée à la danse cette semaine-là.

Elle avait dit qu'elle était fatiguée.

Personne n'avait insisté.

Ce jeudi matin, à la récréation, son briquet tremblait dans sa main. Une fois la clope allumée, la première bouffée lui lacéra la gorge. Elle étouffa un toussotement rauque, puis un deuxième, puis un spasme de toux incontrôlable qui la plia en deux.

Ses amies la regardèrent, effrayées.

Ses yeux piquaient, sa tête bourdonnait. Sans sa cigarette, elle se sentait nerveuse, mais avec… elle se sentait pire.

Elle eut soudain l'impression qu'il manquait d'air dans la cour, alors qu'elle seule fumait.

La direction appela les parents.


Au cabinet, l'odeur de cendrier froid semblait plus épaisse que la première fois. Le Dr Fumet accueillit Léa et ses parents avec enthousiasme.

— Alors ? Comment ça se passe ?

Léa décrivit sa gorge irritée, la toux plus profonde, les tremblements, l'impression d'étouffer.

Plutôt que de s'inquiéter, le médecin hocha la tête comme si elle récitait le manuel du progrès thérapeutique.

— Excellent. Nous y sommes.

— « Excellent » ? répéta Manon, crispée.

— Tout à fait, madame, se réjouit-il. Elle est en pleine transition nicotinique. Les Camel Silver sont trop faibles, maintenant. Le corps réclame l'étape supérieure.

Il tapa sa paume sur sa cuisse.

— Et c'est bon signe ! Cela veut dire que les bronches s'ouvrent et s'accoutument.

Les yeux de Léa s'illuminèrent.

Le Dr Fumet sortit une feuille d'ordonnance.

— Nous allons augmenter, déclara-t-il. Camel Blue. Dosage pour les adolescentes déterminées.

Il écrivit avec un stylo doré Camel Premium :

« À prendre au besoin. »

Puis, avec une sincérité glaçante :

— Si les symptômes s'aggravent, recontactez-moi : nous passerons peut-être à la gamme supérieure.

Il se frotta les mains.

— Il faut soutenir les poumons, pas les ménager.

Les parents, qui se méfiaient des spécialistes mais jamais de leur médecin, repartirent convaincus d'avoir fait ce qu'il fallait.

Léa, elle, ressentit une excitation renouvelée.

Tout n'était pas perdu.


Le soir même, Léa était assise à son bureau, le dos courbé, les traits tirés.

Son cahier de maths ouvert devant elle, elle relisait pour la troisième fois l'énoncé de l'exercice 12, sans parvenir à aligner deux idées.

Ses doigts tremblaient légèrement. Sa poitrine était serrée, comme si quelqu'un avait posé une pile de livres sur son sternum.

Manon passa la tête dans l'entrebâillement.

— Ça va, ma puce ?

Léa cligna des yeux, la gorge sèche.

— Je me sens oppressée… Ça remonte…

Manon entra et referma la porte derrière elle, comme on le ferait pour éviter un courant d'air nuisible à un malade.

— Tu as pris ta Camel après le dîner ?

— Oui… mais ça m'a soulagée que dix minutes…

Un pli soucieux barra le front de sa mère, mais ce n'était pas de l'inquiétude médicale. C'était la peur que le traitement ne soit pas suivi correctement.

— C'est normal, dit-elle, d'un ton qu'elle voulait rassurant. Le Dr Fumet nous l'a expliqué : c'est la phase de transition nicotinique. Ton corps réclame… c'est bon signe. Ça prouve que ton organisme s'ouvre au traitement.

Elle prit le paquet de Camel Blue, posé à côté du pot à crayons licorne, avec la même délicatesse qu'on réserve aux médicaments contrôlés.

— Tiens. Prends-en une petite. Tu ne peux pas rester dans cet état.

Léa hésita – un battement infime – puis tendit les lèvres sans un mot.

Manon plaça la cigarette, l'alluma avec le briquet Santé+. Elle observa la première bouffée, attentive, comme autrefois quand Léa répétait un pas devant le miroir du salon.

Léa inspira.

La fumée la frappa comme un coup d'aiguille chaude. Elle toussa, mais la suivante glissa mieux.

Au bout de trois bouffées, ses épaules s'affaissèrent et son regard parut plus apaisé.

— Voilà, murmura Manon. Tu vois comme ça t'aide ? Tu dois écouter ton corps, Léa. Quand il réclame, il ne faut pas le frustrer. Ça pourrait te faire du tort.

Elle rit doucement, comme pour dédramatiser, mais il y avait un tremblement dedans — la peur, peut-être, de mettre un nom sur ce qu'elle voyait grandir chez sa fille.

Cédric passa dans le couloir, s'arrêta en sentant la fumée, puis entrouvrit la porte.

— Tout va bien ?

— Petite poussée d'angoisse, répondit Manon. Mais je lui ai donné une Blue. Ça va mieux.

Cédric se gratta la tempe, pensif.

— Hum. Peut-être que ce serait mieux qu'elle en prenne plus souvent. Tu te souviens, chérie ? Le Dr Fumet avait dit « à prendre au besoin ».

Une chaleur familière s'installa en Léa, confortable… mais inquiétante par sa nécessité même.

Alors elle tira encore, plus fort.

Et ça allait mieux.


Le gymnase sentait le vernis, le caoutchouc des semelles et une vague odeur de transpiration adolescente. La lumière crue des néons se reflétait sur le sol en linoléum, où des lignes de couleurs délimitaient les terrains.

Mme Girard, la professeure de sport – une femme dynamique dans un survêtement impeccable – siffla.

— Allez, tout le monde ! On s'échauffe ! Cinq tours de salle, en petites foulées !

Les élèves s'exécutèrent en grognant.

Tous, sauf Léa.

Elle regarda les autres courir.

Leurs pas faisaient un bruit régulier sur le sol, presque une musique. Elle se demanda vaguement si elle se souvenait encore de la sensation d'un saut.

Elle était assise sur le « banc des dispensés », le dos voûté. Elle n'avait même pas enfilé sa tenue de sport ; elle portait toujours sa robe en dentelle et ses bottines, l'air fragile, le teint cireux sous les néons.

Mme Girard s'approcha, les mains sur les hanches.

— Léa ? J'ai reçu le mot de M. Bovet, mais ça ne te dispense pas de cours. Juste de la course de fond. Tu peux au moins t'échauffer avec les autres.

— Je... je peux pas, souffla Léa.

Sa voix était un murmure rauque, à peine audible dans l'immensité du gymnase.

— Comment ça, tu ne peux pas ?

— Je suis... essoufflée.

Mme Girard plissa les yeux.

— Tu es essoufflée ? Léa, tu es assise.

— C'est... c'est mon traitement… pour ouvrir les poumons…

Au même moment, la porte battante du gymnase s'ouvrit, laissant entrer Manon et Cédric. Ils avaient l'air à la fois combatifs et inquiets. Manon tenait un papier, Cédric un paquet de cigarettes.

— Madame Girard ? Nous venons pour Léa, dit Manon. Elle a un nouveau traitement, ajouta-t-elle en lui tendant l'ordonnance.

— Ah oui ?

Mme Girard lut l'ordonnance.

Elle la relut.

Elle vit aussi la mention : « Dispensée de sport ».

Puis elle leva les yeux vers Manon, son visage passant de l'incompréhension à une colère froide.

Cédric s'approcha de sa fille et ouvrit le tout nouveau paquet prescrit par le Dr Fumet. Les Camel Yellow. « Les plus fortes, pour des poumons solides comme un roc », avait dit le docteur.

— Tiens, ma puce, dit-il en lui mettant une cigarette entre les lèvres et en l'allumant avec le briquet. Aspire bien la fumée.

Léa tira une longue bouffée, et toussota.

— Ça fait effet ! s'exclama Cédric, en se tournant vers sa femme.

— Non, non, non ! s'écria Mme Girard. Mais regardez-la ! Vous ne voyez pas dans quel état elle est ?!

Léa continuait de tirer de longues bouffées sur la nouvelle Camel. C'était intense. Ça lui faisait tourner la tête, et elle aimait bien.

Alors elle sourit.

— Elle va très bien, maintenant ! répondit Cédric. Pas vrai, ma puce ?

— Oui, ça… ça fait du bien… murmura-t-elle d'une voix rocailleuse.

Plusieurs élèves cessèrent de courir et s'immobilisèrent au milieu du terrain, hébétés.

— Mais vous êtes pas bien ?! s'affola Mme Girard.

— C'est... la phase d'ajustement ! balbutia Manon, en répétant le mantra de Fumet.

— Arrêtez ! cria Mme Girard. Arrêtez avec votre « docteur » ! Votre fille n'a pas besoin de ça ! Elle a besoin d'un pneumologue ! Pas d'un charlatan !

« Charlatan. »

C'était le mot de trop.

Cédric se redressa de toute sa hauteur. Son visage, plein d'une sollicitude mielleuse pour sa fille un instant plus tôt, devint dur comme la pierre lorsqu'il se tourna vers l'enseignante.

— Madame, votre comportement est inapproprié et émotionnellement instable. Ce n'est ni professionnel, ni digne.

Il baissa la voix, la rendant tranchante.

— Vous n'avez pas le droit de juger un protocole médical. Vous n'êtes qu'une professeure de sport. Vous osez, avec votre... survêtement... contredire un homme brillant qui a fait un séminaire à Andorre ?

Manon, voyant Cédric prendre les choses en main, retrouva son assurance et ajouta :

— Vous voyez bien que le traitement la calme ! Regardez-la !

Mme Girard, sidérée, regarda Léa.

Elle baignait dans le « buzz » agréable de la Camel Yellow et lui offrit un petit sourire vaporeux, avant de laisser échapper un nuage de fumée vers les néons.

— Je suis dans du coton… murmura-t-elle d'une voix creuse.

Ce fut le coup de grâce pour Mme Girard. Elle recula d'un pas, vaincue. Non pas par des arguments, mais par un mur de folie pure.

— Viens, ma chérie, dit Cédric en mettant un bras protecteur autour des épaules de Léa. Nous rentrons.

Il la guida hors du gymnase, Manon fermant la marche, fusillant Mme Girard du regard.

— Nous allons signaler votre comportement inadmissible au rectorat, lança Manon avant que la porte ne se referme. On ne s'en prend pas impunément à une enfant malade.

La porte battante claqua, laissant Mme Girard seule au milieu du gymnase.

L'odeur de la Camel Yellow flottait encore dans l'air, plus lourde que celle de la transpiration.


Après son cours de sport, Mme Girard était assise, raide, face au directeur Rossier, un homme aux tempes grises qui consulta un dossier.

— J'ai lu votre rapport, madame Girard. C'est... préoccupant.

Elle se redressa, soulagée.

— Alors vous allez intervenir ?

Il referma le dossier.

— Croyez bien que je comprends votre inquiétude, madame Girard. Malheureusement, c'est une prescription médicale valide. Le Dr Fumet est inscrit à l'Ordre. L'ordonnance a été délivrée par une pharmacie reconnue. Les parents suivent les recommandations.

— Mais elle a quatorze ans !

— Justement. Si nous intervenons, nous risquons un procès pour entrave à un traitement médical. La famille pourrait nous attaquer pour discrimination envers une élève handicapée.

Mme Girard le fixa, incrédule.

— Handicapée ?

— Asthme chronique. C'est noté dans le dossier médical.

Un silence.

— Dispensez-la de sport. C'est tout ce que nous pouvons faire.

Mme Girard sortit du bureau, les jambes tremblantes.

Dans le couloir, elle croisa Léa, une cigarette au bec, qui lui sourit poliment.

— Bonjour, madame.

Mme Girard détourna les yeux et pressa le pas.


Le soir venu, le dîner se passait dans le calme.

La table était dressée simplement : pâtes à la sauce tomate, salade verte, eau du robinet dans une carafe.

Une soirée ordinaire.

Léa s'assit entre ses parents, posa sa serviette sur ses genoux… et sortit, avec une tranquillité absolue, son paquet de Camel Yellow. Elle l'ouvrit comme on ouvre un pot de vitamines. Elle se servit une portion de pâtes, prit une bouchée, mâcha…

Puis, tout naturellement, alluma une cigarette.

Pas « après » le repas.

Pas « en dehors ».

Juste… entre deux fourchettes.

Elle tira une bouffée, expira en biais, et reprit une bouchée de pâtes, comme si l'alternance était inscrite sur l'étiquette.

Cédric hocha la tête avec approbation.

— Très bien, ma chérie. Tu as raison d'écouter ton corps. Le Dr Fumet a été clair : fumer au besoin.

— Oui, dit Léa, légèrement nasillarde, la cigarette coincée entre deux doigts tandis qu'elle attrapait son verre. Je sentais que ma tension montait un peu.

— Et tu as eu le bon réflexe, répondit Manon. Il ne faut pas laisser l'angoisse s'installer. Le stress chronique, c'est mauvais pour la santé.

Léa hocha la tête, inspirant une seconde bouffée, profonde, qui fit frémir le bout incandescent.

Ils mangèrent ainsi quelques minutes, dans un silence paisible, seulement ponctué du cliquetis des couverts… et du léger crépitement du tabac.

Cédric se servit du parmesan.

— Au fait, Léa, comment te sens-tu depuis que tu es passée aux Yellow ?

Léa réfléchit sincèrement, la fourchette en suspens.

— Je me sens détendue. Je veux dire : vraiment. Je suis contente du traitement.

— C'est très positif, s'enthousiasma Manon.

Elle servit une louche de pâtes à Léa, en poussant doucement le cendrier Camel vers elle – un cadeau du Dr Fumet pour sa patiente préférée.

— Tu en reprendras une après le dessert, d'accord ?

— Oui, maman ! répondit Léa avec un petit sourire.

Elle prit une dernière bouffée et écrasa le mégot dans le cendrier. La fumée flottait dans l'air, fusionnant avec l'odeur de tomate, comme si tout cela avait toujours été aussi naturel dans la famille.

Un sentiment de vide commença déjà à s'installer.

— Maman ?

— Oui, ma puce ?

— Je… je peux en reprendre une, maintenant ? S'il te plaît ?

Elle baissa les yeux, comme si elle savait que demander si vite était « trop »… mais le manque tapait déjà contre sa cage thoracique.

— Tu n'arrives pas à attendre que l'on soit au dessert ?

Léa releva la tête et fit les yeux doux.

Manon ne sut pas lui dire non.

— Bien sûr, mon lapin. Tu peux t'en griller une autre.

— L'important, c'est ta santé, renchérit Cédric.

Les yeux de Léa s'illuminèrent aussitôt.

Ses mains jaunies aux index attrapèrent le paquet.

Le briquet cliqueta – la flamme naquit – elle inspira.

Une bouffée.

Puis une autre.

Le vide se remplit.

Et elle se sentit mieux.


L'anniversaire de Léa tomba un jeudi.

Manon avait préparé un gâteau au chocolat, simple, avec un nappage un peu trop épais. Cédric posa le gâteau au centre de la table.

À la place des bougies, quinze cigarettes étaient plantées dans la crème, déjà allumées. Les filtres dépassaient à peine.

— Joyeux anniversaire…

Ils chantèrent tous les deux, souriants. Léa aussi, au début, puis une quinte de toux sèche secoua ses petites épaules. Elle se pencha légèrement en avant, essayant de se reprendre.

Manon continua de chanter, un peu plus fort.

— Joyeux anniversaire, ma chérie…

Elle toussa à nouveau et porta la main à sa bouche.

Il y avait un peu de sang sur sa paume.

Léa inspira comme elle put.

Elle se pencha vers le gâteau.

Elle souffla.

Les cigarettes continuèrent de brûler.